nouvelle
Publié le 21/11/2007 à 12:00 par arrakis
Le train Annaba-Alger ne s’était toujours pas amélioré. Nous le quittions, vers neuf heures du matin, après une nuit très médiocre, avachis mais délivrés, la tête lourde et les vêtements fripés. Comme à l’accoutumée, Alger vous accueillait avec sa foule pressée et son humidité crasseuse. J’étais heureux de retrouver cette ville. Nous nous dirigeâmes vers une brasserie toute proche de la gare d'Agha. Une petite pression pour se donner le coup de fouet, en attendant d’entamer les cinq heures de route vers Saïda par une journée de juin, chaude, juste parce que le climat en avait envie. Le chauffeur, que l’on connaîtra bien plus tard sous le nom de Si Amar, arriva vers onze heures, en compagnie d’un type nettement antipathique, avec une tête en forme d’œuf et des yeux sournois. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il finit par me paraître tolérable lorsqu’il nous vanta, le regard faussement complice, les bons produits des vignobles de Mascara.
Déjeuner à Chlef. Une chaleur d’enfer, sèche. Nous n’étions pourtant qu’à cinquante kilomètres de la méditerranée. Nous apprîmes par l’antipathique que la ville de Chlef se trouvait dans une cuvette, la chaleur y stagnait, comme lui sur votre humeur. Un peu plus tard sur la route, nous éclations un pneu, à cent vingt à l’heure. Si Amar, dont on ne connaissait toujours pas le nom, se révéla d’une grande dextérité au volant. Sa maîtrise du véhicule était si efficace que ce n’est que bien plus tard que nous nous étions rendu compte que la sainte probabilité nous donnait toutes les chances d’atterrir dans le décor.
Nous décidâmes de faire un arrêt café à Relizane. Quel charme ! Le centre-ville affichait un cachet très colonial, certaines terrasses semblaient sortir tout droit du début du vingtième siècle, européen s’entend.
Tout le long de la route, Salim n’arrêtait pas de me charrier sur ma mère. Et puis, quand le sujet était épuisé, nous nous tournions vers Khaled. Celui-ci, comme à son accoutumée, commençait à nous sortir ses théories « scientifiques ». Très hypocritement, je lui rétorquais, mais juste pour le contredire. Ça l’énervait et il se mettait un point d’honneur à trouver des parades, toujours « scientifiques ». Lassé de ce débat stérile, je changeais vite de stratégie en lui servant des « Ah oui ! C’est intéressant ». Il fallait qu’il ressente cette satisfaction pour se la fermer. Salim et moi pouvions alors reprendre le cours de nos conneries.
Lorsque nous arrivâmes enfin à Saïda, totalement ankylosés, le mystère planait sur la qualité de notre hébergement pour la nuit. « Experts » en mission ornithologique, nous n’en n’étions pas moins à notre première expérience dans le métier d’écologues. Pour une première expérience, il n’était pas étonnant que nous allions être payés une misère. Mais l’aventure était tentante. Belle surprise finalement de nous voir atterrir dans le meilleur hôtel de la ville, surplombant une jolie falaise rocheuse. Comme une entrée en matière des plus agréables, des choucas valsaient de leur vol énergique au dessus de nos têtes.
Une fois installés, j’entraînais mes amis au bar attenant à l’hôtel, repéré à l’arrivée. Mauvais plan. La bière locale y était infecte, la sono assourdissante et les clients horribles. Au bout d’un quart d’heure, on s’est résigné à regagner nos chambres en attendant le dîner.
Le lendemain, Si Amar nous récupéra et nous filions vite vers Aïn Skhouna, bourgade semi désertique de quelques centaines d'âmes, dont le maire est maire depuis plus de vingt ans, FLN oblige. C'était notre base. Nous allions rayonner depuis le village sur plusieurs sites humides pour recenser les oiseaux. Intéressant, particulièrement en cette période de l'année, celle de la nidification.
Arrivée à Aïn Skhouna, l'odeur du désert vous prend. Mystère encore, celui de l’hébergement pour le séjour. Nous avions totalement quitté la civilisation et il n’y avait pas trace d’hôtel digne de ce nom. En fait, c’était Houari, le garde forestier qui devait nous servir de guide, qui nous accueillit chez lui pendant toute la semaine. On reste toujours un peu bête devant tant d'hospitalité et de générosité. Ce n'était pourtant pas très surprenant, traditions de tous les peuples des déserts. Ce qui nous a surpris, par contre, c'est cet incroyable enthousiasme qu’il montrait pour son métier et les choses de la nature. Durant tout le séjour, il n'a eu de cesse de nous montrer tout ce qu'il pouvait nous montrer, de nous poser sans cesse des questions. Bref, l'échange fut des plus fructueux. Comparé à ses autres collègues, planqués dans les bureaux de la conservation des forêts, sa naïveté et son amour sincère de la nature et de son travail ont généré chez lui une bonne connaissance du terrain et une grande efficacité.
Chef du district de Aïn Skhouna, il s'employait, non sans succès, à incarner le garde forestier d'antan, inspirant aussi bien de la crainte et du respect, que de la nette jalousie. On aimait bien Houari dans le village, on le charriait des fois, mais il valait mieux qu'il ne vous surprenne pas avec du bois interdit à la coupe, ou pâturant dans des parcelles protégées. L'amende était alors inévitable. Son propre père n'y avait pas échappé.
Pause. Je laisse les images du séjour me revenir. Je n'aimerai pas les laisser à l'oubli. Toutes, sans exception, portent ce que je crois être la marque du désert, une sorte de mystère, impénétrable, mais très présent, très apaisant. A la fin du jour, quelque chose vous tombait dessus, doucement, profondément. On pouvait entendre très loin et les choses étaient simplement ce qu'elles étaient.
Le rythme de travail était assez soutenu. Lever à sept heures pour être sur site au maximum une heure après. Le Chott Echergui, notre site de travail, était une immensité salée, traversant les hauts plateaux nord ouest de l'Algérie. Des centaines de kilomètres carrés de sol salé et humide. Une fois à l'intérieur du chott, loin des rives, il semblait impossible de se repérer.
Le premier jour nous nous dirigeâmes vers le sud, à peine à un kilomètre du village, vers Dzira, « l’île » littéralement. Sur le chemin, à l’écart des habitations, deux femmes en haïk assises sur une grosse pierre tenaient une conversation bien discrète. Le fait me semblant étrange à une heure si matinale, Houari nous expliqua qu’elles étaient sûrement en train de décider d’un mariage… ou de planifier une séparation !
Nous arrivions sur site. En fait d’île, Dzira était un ensemble de petits étangs, tous proches les uns des autres, parcourus à leurs bords par des haies de Tamaris, le tout recouvrant une superficie d’environ mille hectares ce qui était assez long à parcourir. Cela nous prit la journée entière.
Sur les indications de Houari, nous nous rendions les jours suivants sur de superbes marais situés le long des rives du chott. Quelle curiosité ! En réalité, il s'agissait de sources artificielles creusées sur une nappe souterraine et qui laissaient échapper une énorme quantité d’eau douce à la surface du sol. Et ça durait depuis suffisamment longtemps pour qu'on soit en face d'une végétation de marais profuse et de nombreuses espèces d'oiseaux, but de notre travail. Ces véritables îles biologiques en pleine région aride étaient des lieux de passage et de halte privilégiées pour de nombreuses espèces. Il suffisait de se poster à un bon point d'observation et de promener inlassablement l'objectif de son télescope. Plaisir garanti. Nous avions traversé un pays pour être là, eux traversaient des continents.
Le troisième jour, en revenant de l'intérieur du marais, à peine réchauffés par nos mouvements, nous aperçûmes à travers le rideau de sable qu’un vent fort faisait tournoyer, la silhouette de Houari, assis au pied d'un talus, immobile et recouvert de sable ! Il était pratiquement endormi, transi de froid. Ce matin là, nous ne nous serions jamais douté que nous allions être exposés brutalement à un vent fort et glacé, en plein mois de juin. Lorsque nous avions quitté la maison de Houari vers sept heures trente, la fraîcheur, saisissante certes, ne présageait quand même pas un froid aussi cinglant. Curiosité climatique dont on ignorait totalement l'origine. Et puis je me suis brusquement rappelé que étions à plus de neuf cent mètres d'altitude, fameux hauts plateaux !
Le lendemain, cap sur El khadra, à cinquante bornes du village, point d’eau perdu au milieu d’un océan de boue salée, une oasis de verdure dans laquelle on apercevait, fuyant, nombre d’oiseaux inattendus. Un agrobate étalait sa belle queue rousse et fauve dans une danse légère. Plus loin, au delà d’un talus, une flopée de sarcelles marbrées se serraient les unes contre les autres. On n’en avait jamais vu autant en un coup et je pense que nous n’en verrons jamais plus autant. le plaisir atteignit son comble lorsque nous entendîmes le cri d’un butor étoilé provenant d’une touffe épaisse de massettes, au milieu du marais. Son incroyable chant, un cri en réalité, retentissait à intervalles de quelques minutes ; une seule poussée, gutturale et profonde, pouvant être entendue à des kilomètres. Unique en son genre, il rappelle cet instrument hindou, également unique en son genre, cette sorte de derbouka produisant un son qui rentre à l’intérieur de lui même. J’en ignore le nom.
Lors de nos déplacements, on ne ratait pas également l’occasion de traquer à la jumelle les oiseaux propres au désert, complètement adaptés aux régions arides. C’est ainsi que l’on tombait, courant sur le sol et s’immobilisant net, ces oiseaux aux noms particuliers tels que le courvite isabelle et le sirli du désert. Mon plaisir fut encore une fois à son comble lorsque un oedicnème criard s’immobilisa dans mon champ et me fixa de son œil anormalement proportionné. En fait, lorsqu’on tombe sur un oedicnème, on voit d’abord son œil !
Mon plaisir me perd dans l’évocation. Sur le chemin du retour, nous faisions un détour pour visiter Sfissifa, littéralement « le petit peuplier », un bosquet de peupliers et quelques palmiers et à côté, une maison en terre et un abreuvoir. Ça devait être une halte pour les voyageurs et les caravanes, mais l’état d’abandon du site montrait bien qu’il avait été déserté depuis bien longtemps. Je me souvenais qu’Isabelle Eberhardt avait fait une halte dans un endroit du même nom et je me plaisais à croire qu’il s’agissait bien de celui-là, histoire de goutter à l’Histoire. Mais il existe plusieurs Sfissifa dans cette zone du désert. La vie de cette femme est en elle même un univers...
Sur le chemin du retour, j’étais encore perdus dans ces pensées lorsque je me rendais subitement compte que nous roulions depuis un peu trop longtemps à l‘intérieur du chott. Si Amar avait choisi d’emprunter une piste fraîche qui le traversait et rejoignait le bitume après quelques kilomètres. On apercevait bien des traces de roues mais plusieurs fois, celles-ci se perdaient dans le terrain saturé d’eau. On roulait donc « à vide » à plusieurs reprises. L’air salé me brûlait les lèvres et je sentis la peau se craqueler au bout d’un moment. Je commençais à me demander sérieusement si nous n’étions pas perdus. Car il n’y avait pas trace d’un seul repère, tout ressemblait à tout. Je pense qu’on a du l’être un moment et que la providence a donné un peu du sien. Soulagés secrètement d’avoir retrouver le bitume, nous nous permîmes le plaisir de faire des arrêts ornitho sur le chemin. Je cochai le cratérope fauve pour la première fois. Ces petits merles, nerveux comme tous les merles, sautillaient autour d’un buisson épineux comme dans une valse légère. En nous rapprochant finalement du village, le jour finissait et l’odeur du désert commençait à envahir l’espace. Une fois le soleil couché, les sons parvenaient étouffés, lointains. Nos âmes se trouvaient à l’unisson avec tout ce qui nous entourait.
Si fatiguant le retour. Près de sept cent bornes avalées d’une traite jusqu’à Alger, après une semaine de travail. Après une courte nuit et une douche providentielle, cap sur Annaba, la tête pleine de rêve !
--
Publié le 28/10/2007 à 12:00 par arrakis
Ma mémoire se perd, loin dans le passé, lorsque j’essaie de remonter le cours du temps. Il y a si longtemps que, moi, Amoeba, j’erre dans cette immensité aqueuse. Nous sommes si nombreux, et la nourriture si rare, que les moindres débris flottants entraînent souvent une tuerie. Telle est la survie ! J’ai survécu…mais plus pour longtemps ! Je me rends compte à l’approche de la mort que je sens déjà envahir mon être, que l’ironie va très loin : ce sont les plus forts qui survivent et qui auront par conséquent faim le plus longtemps ! J’ai survécu car j’étais forte. Mais au bout du compte, ça m’a valu une mémoire qui s’use de fatigue et de vieillesse, une faim qui étreint toujours et un désespoir naissant. La faim m’importe peu maintenant. Alors je prends le temps qui me reste à observer mes congénères s’entretuer pour survivre, en attente de la délivrance. La délivrance viendra, disent-ils, par la créature. Elle est si immense qu’on ne distingue même pas ses contours. Elle nous emmènera loin, vers des horizons plus cléments, où tuer pour manger ne sera plus nécessaire. Il reste encore cette vieille folle qui le raconte tout le temps, elle l’a vu, crie-t-elle à ses moments de démence, il y a bien longtemps, bien avant que les plus vieux d’entre nous ne viennent au monde ! Je me demande pourquoi elle tarde à mourir pour ne plus entendre ses balivernes !
Dans la brume de l’aube, les habitants du sol n’avaient même pas le temps de fuir à son passage. Il avançait, naseaux fumants, écrasant sur sa route tout imprudent qui traînait ! Il se souvenait bien de cette mare boueuse où il s’était désaltéré quelques jours auparavant. Sa soif le guidait instinctivement, sentant la présence de l’eau toute proche. Au détour d’un grand buisson, il vit la petite mare, gorgée d’eau et s’y dirigea prestement. Plongeant sa gueule, il se mit à boire longuement, aspirant de longues gorgées. Les légers remous qu’il provoquait créaient des ondes qui mourraient sur les bords.
Amoeba n’eût même pas le temps de s’accrocher à quoi que ce soit, quand un fort courant l’entraîna violemment. Elle ne pouvait rien comprendre de ce qui se passait, seulement voir que le courant l’emmenait, ainsi que nombre de ses congénères, vers un trou noir, béant. Butant contre un obstacle, elle s’y retint avec toute la force qui lui restait, la peur étreignant toutes ses fibres. Elle essaya de voir autour d’elle. Les autres étaient dans un état de panique indescriptible. Seule la vieille, qu’elle aperçut plus loin, semblait dans un état de bonheur qui confirmait définitivement sa folie.
Mais brusquement, un éclair violent la traversa. La vieille folle avait-elle raison ? Est-ce la créature ? Est-ce vraiment la délivrance ?
De la peur qui l’éclatait, Amoeba passa à un état de bonheur soudain, celui qu’on éprouve lorsque l’espoir qu’on a abandonné, renaît sans crier gare. C’est à ce moment qu’elle lâcha prise sans même essayer de contrôler ses mouvements pour se laisser entraîner vers ce gouffre si noir.
Publié le 27/10/2007 à 12:00 par arrakis
Dix-neuf heures. Les cafés fermaient les uns après les autres. Le cours de la révolution se vidait progressivement de la foule qui l’envahissait toute la journée. Ceux qui pressaient le pas pour rentrer retrouver leur sécurité croisaient ceux qui se réveillaient définitivement en ces heures. La nuit est faite pour les insatisfaits en tous genres.
Je me trouvais attablé avec un ami à la dernière terrasse, la plus proche du port, à observer ces évènements capitaux d’une nuit urbaine qui commence. En face de nous, l’entrée lumineuse de la Potinière, le restau in chez les rapidement enrichis en mal de reconnaissance sociale. Juste dehors, à quelques dizaines de mètres dans des ruelles sombres, les onze-douze ans s’offraient une envolée au patex.
Mais en cet instant, ce sont justement les affairistes en mal de position sociale que j’enviais. Fichtre ! Qu’elle serait bonne une soirée restau avec de bons amis ! Les cliquetis des couteaux et fourchettes faisant musique au milieu des rires. Mais j’en étais bien loin !
Une paume tendue vers mon visage me ramena brusquement à la réalité.
- rabi'noub, que Dieu pourvoie, dis-je, l’air agacé par ce nième mendiant.
- vous me trouveriez pas une femme avec qui passer la nuit ? Je la paie et tout, vraiment j’aimerai bien passer la nuit avec une femme ! dit le mendiant.
Le pote qui m’accompagnait m’adressa un regard ahuri. Je lui répondis par un regard encore plus ahuri !
- on n’en a même pas pour nous ! Lançais-je !
- dommage, alors que Dieu vous pourvoie également !
Ce salopard se payait en plus ma tête !
Après avoir fumé la moitié du paquet de Rym, quantité équivalente en nicotine et goudrons à cinq paquets de Marlboro fumés à la chaîne, nous nous levâmes pour rentrer, chacun dans sa direction. Il était clair que fauchés et sobres comme nous étions, nous n’allions pas forcer la discussion.
Je traversais les ruelles du marché au blé. Sur un trottoir, des gosses d’à peine dix ans, fouillaient dans une poubelle. Ce genre de scènes devenait de plus en plus fréquentes ! Ca ne présageait rien de bon pour l'avenir. Après avoir longtemps marché, mes jambes devenaient lourdes et douloureuses, mais je n’avais encore trouvé aucun endroit satisfaisant où m’affaler. Il était hors de question que je rentre. Mes angoisses m'attendaient chez moi.
Je traversais les rues, décidant au dernier moment de tourner à droite ou à gauche. Je me retrouvais à la rue du CNRA et je me rendais rapidement compte que mes jambes empruntaient naturellement un chemin connu. Je vérifiai le fonds de mes poches pour voir si je pouvais me permettre d’obéir à ma pulsion et en un rien de temps, j’atterris à l’Aquarium.
L’alcool a cet avantage de calmer les doutes inévitables, et que l’on sait inutiles. Mais je n’en étais pas encore là. Je traversais la grande salle, remplie de clients, essayant de me donner l’air sûr et détaché, mais le mensonge n’est pas passé. Je m’engouffrais vite dans l’arrière salle, le « salon » comme l’indique une pancarte jaunie depuis les années soixante. Je m’affale littéralement dans le coin du bar.
Bonne ambiance. Tout en « calmant » progressivement mes doutes, je m’absorbais dans une vieille et magnifique photographie en noir et blanc, accrochée au mur. Une belle en costume oriental posait. Une européenne apparemment, rentrant dans la peau de l’orient, goûtant au raffinement que montrait son costume et à l’abandon délicieux que suggérait sa pose.
Asma la barmaid commençait à faire un boucan à cause d'un type qui finaudait pour la payer. Brune, cheveux de jais, yeux surlignés de khôl, anneau d'argent au nez et belle à souhait. - "Selim", finit-elle par lui dire très calmement, "payes-moi tout de suite s'il te plaît, parce que si je m'énerve, je risque d'envoyer une bouteille sur ta jolie gueule". Bonne ambiance.
Publié le 06/10/2007 à 12:00 par arrakis
Most’fa était entièrement déversé au pied du haut doum qui gardait sidi Boudouma , le marabout du coin, depuis facilement cent ans. Le bougre se maintenait comme il pouvait depuis qu’il avait commencé à perdre les pédales. Son père et sa mère avaient définitivement renoncé à lui procurer ses médicaments. Des trucs qui soignent la tête. L'état de leur fils ne les dérangeait pas trop, du moment que celui-ci ne leur tournait pas trop autour. En fait, il passait la majeure partie de son temps à errer dans le maquis. A ses moments de crise, il disparaissait, puis un beau jour il retombait du ciel, au détour d’un virage, les habits en haillons et les cheveux explosés. Pas beau à voir. Une fois, je l’ai pris en stop sur deux cents mètres de distance. Il a fallu une bonne heure pour que l’odeur disparaisse de la voiture. D'autres fois, lorsque je me trouvais en plein terrain, il surgissait des buissons, me donnant une frayeur à me figer les fluides vitaux.
Farid, le cadet de Most’fa, les cheveux toujours gominés, semblant si normal, cachait bien son jeu. Avec le temps, on s'était bien rendu compte que lui aussi présentaient des manifestations bizarres du comportement.
En fait, à bien y réfléchir, toute la famille est drôlement bizarre ! La mère, par exemple, la tante Bachtola, a…comment dire… un regard fouinesque, une vraie sorcière ! Le père, lui, est handicapé et se déplace avec des béquilles ou à moto-handicap. Mais quel fut mon choc lorsqu'un jour je l'ai surpris, sur les rives isolées d’un lac, à gambader comme un impala en chaleur, à bastonner les carpes qui s'aventuraient à la surface de l'eau. J'ai vite renoncé à donner une signification à ce mensonge. Je crois même qu'il n'y en a pas. En fait si, il devait sûrement percevoir une pension d’invalide sur le dos de la république.
Chrif. Lui c’est l’aîné, celui qui a gardé toute sa tête. Mais à bien y réfléchir encore, on ne peut pas s'empêcher d'avoir des doutes à ce sujet lorsque, par un grand hasard, on arrive à apercevoir sa femme, Ninyia. Oui, disons qu'elle est… indescriptible ! D'ailleurs, un jour où la mère a voulu la faire divorcer de son fils, celui-ci, tenant à sa belle, menaça de se pendre haut et court au plus proche chêne-liège.
Il paraît que ces gens farouches et mystérieux, avaient été brutalement déracinés de leurs habitations, situé sur les rives les plus sauvages du lac Oubeira. Une crue les avaient transplanté aux abords du douar El Mal’ha, à côté du pont de la république, départementale 109, la civilisation !
Je dois admettre qu'ils furent autrement plus brutalisés, lorsque nous débarquâmes dans le coin, étudiants en préparation de mémoires de fin d'études, dans ces zones à la nature si sauvage. Ils étaient nos voisins mitoyens.
Eté oblige, nous nous baladions, garçons comme filles, en petites tenues. Cette petite communauté mixte à un mur de distance, était un sujet de grande curiosité pour nos voisins. Constamment épiés, nous avions fini par nous y habituer et à entretenir avec eux de bons rapports de voisinage, c'est-à-dire à des dépannages domestiques en tous genres. Je pense néanmoins que nous n'étions pas d'aussi bon voisins car, encore réglés sur le nycthémère local, lever à l'aube et coucher au crépuscule, ils devaient garder un très mauvais souvenir de nos fiestas improvisées sur le gazon, jusqu’au milieu de la nuit, sono tonitruante. Sans aucune plainte.