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petites nouvelles et autres commentaires Catégorie : Blog Société Date de création :
24.09.2007 Dernière mise à jour :
11.06.2008
Le train Annaba-Alger ne s’était toujours pas amélioré. Nous le quittions, vers neuf heures du matin, après une nuit très médiocre, avachis mais délivrés, la tête lourde et les vêtements fripés. Comme à l’accoutumée, Alger vous accueillait avec sa foule pressée et son humidité crasseuse. J’étais heureux de retrouver cette ville. Nous nous dirigeâmes vers une brasserie toute proche de la gare d'Agha. Une petite pression pour se donner le coup de fouet, en attendant d’entamer les cinq heures de route vers Saïda par une journée de juin, chaude, juste parce que le climat en avait envie. Le chauffeur, que l’on connaîtra bien plus tard sous le nom de Si Amar, arriva vers onze heures, en compagnie d’un type nettement antipathique, avec une tête en forme d’œuf et des yeux sournois. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il finit par me paraître tolérable lorsqu’il nous vanta, le regard faussement complice, les bons produits des vignobles de Mascara.
Déjeuner à Chlef. Une chaleur d’enfer, sèche. Nous n’étions pourtant qu’à cinquante kilomètres de la méditerranée. Nous apprîmes par l’antipathique que la ville de Chlef se trouvait dans une cuvette, la chaleur y stagnait, comme lui sur votre humeur. Un peu plus tard sur la route, nous éclations un pneu, à cent vingt à l’heure. Si Amar, dont on ne connaissait toujours pas le nom, se révéla d’une grande dextérité au volant. Sa maîtrise du véhicule était si efficace que ce n’est que bien plus tard que nous nous étions rendu compte que la sainte probabilité nous donnait toutes les chances d’atterrir dans le décor.
Nous décidâmes de faire un arrêt café à Relizane. Quel charme ! Le centre-ville affichait un cachet très colonial, certaines terrasses semblaient sortir tout droit du début du vingtième siècle, européen s’entend.
Tout le long de la route, Salim n’arrêtait pas de me charrier sur ma mère. Et puis, quand le sujet était épuisé, nous nous tournions vers Khaled. Celui-ci, comme à son accoutumée, commençait à nous sortir ses théories « scientifiques ». Très hypocritement, je lui rétorquais, mais juste pour le contredire. Ça l’énervait et il se mettait un point d’honneur à trouver des parades, toujours « scientifiques ». Lassé de ce débat stérile, je changeais vite de stratégie en lui servant des « Ah oui ! C’est intéressant ». Il fallait qu’il ressente cette satisfaction pour se la fermer. Salim et moi pouvions alors reprendre le cours de nos conneries.
Lorsque nous arrivâmes enfin à Saïda, totalement ankylosés, le mystère planait sur la qualité de notre hébergement pour la nuit. « Experts » en mission ornithologique, nous n’en n’étions pas moins à notre première expérience dans le métier d’écologues. Pour une première expérience, il n’était pas étonnant que nous allions être payés une misère. Mais l’aventure était tentante. Belle surprise finalement de nous voir atterrir dans le meilleur hôtel de la ville, surplombant une jolie falaise rocheuse. Comme une entrée en matière des plus agréables, des choucas valsaient de leur vol énergique au dessus de nos têtes.
Une fois installés, j’entraînais mes amis au bar attenant à l’hôtel, repéré à l’arrivée. Mauvais plan. La bière locale y était infecte, la sono assourdissante et les clients horribles. Au bout d’un quart d’heure, on s’est résigné à regagner nos chambres en attendant le dîner.
Le lendemain, Si Amar nous récupéra et nous filions vite vers Aïn Skhouna, bourgade semi désertique de quelques centaines d'âmes, dont le maire est maire depuis plus de vingt ans, FLN oblige. C'était notre base. Nous allions rayonner depuis le village sur plusieurs sites humides pour recenser les oiseaux. Intéressant, particulièrement en cette période de l'année, celle de la nidification.
Arrivée à Aïn Skhouna, l'odeur du désert vous prend. Mystère encore, celui de l’hébergement pour le séjour. Nous avions totalement quitté la civilisation et il n’y avait pas trace d’hôtel digne de ce nom. En fait, c’était Houari, le garde forestier qui devait nous servir de guide, qui nous accueillit chez lui pendant toute la semaine. On reste toujours un peu bête devant tant d'hospitalité et de générosité. Ce n'était pourtant pas très surprenant, traditions de tous les peuples des déserts. Ce qui nous a surpris, par contre, c'est cet incroyable enthousiasme qu’il montrait pour son métier et les choses de la nature. Durant tout le séjour, il n'a eu de cesse de nous montrer tout ce qu'il pouvait nous montrer, de nous poser sans cesse des questions. Bref, l'échange fut des plus fructueux. Comparé à ses autres collègues, planqués dans les bureaux de la conservation des forêts, sa naïveté et son amour sincère de la nature et de son travail ont généré chez lui une bonne connaissance du terrain et une grande efficacité.
Chef du district de Aïn Skhouna, il s'employait, non sans succès, à incarner le garde forestier d'antan, inspirant aussi bien de la crainte et du respect, que de la nette jalousie. On aimait bien Houari dans le village, on le charriait des fois, mais il valait mieux qu'il ne vous surprenne pas avec du bois interdit à la coupe, ou pâturant dans des parcelles protégées. L'amende était alors inévitable. Son propre père n'y avait pas échappé.
Pause. Je laisse les images du séjour me revenir. Je n'aimerai pas les laisser à l'oubli. Toutes, sans exception, portent ce que je crois être la marque du désert, une sorte de mystère, impénétrable, mais très présent, très apaisant. A la fin du jour, quelque chose vous tombait dessus, doucement, profondément. On pouvait entendre très loin et les choses étaient simplement ce qu'elles étaient.
Le rythme de travail était assez soutenu. Lever à sept heures pour être sur site au maximum une heure après. Le Chott Echergui, notre site de travail, était une immensité salée, traversant les hauts plateaux nord ouest de l'Algérie. Des centaines de kilomètres carrés de sol salé et humide. Une fois à l'intérieur du chott, loin des rives, il semblait impossible de se repérer.
Le premier jour nous nous dirigeâmes vers le sud, à peine à un kilomètre du village, vers Dzira, « l’île » littéralement. Sur le chemin, à l’écart des habitations, deux femmes en haïk assises sur une grosse pierre tenaient une conversation bien discrète. Le fait me semblant étrange à une heure si matinale, Houari nous expliqua qu’elles étaient sûrement en train de décider d’un mariage… ou de planifier une séparation !
Nous arrivions sur site. En fait d’île, Dzira était un ensemble de petits étangs, tous proches les uns des autres, parcourus à leurs bords par des haies de Tamaris, le tout recouvrant une superficie d’environ mille hectares ce qui était assez long à parcourir. Cela nous prit la journée entière.
Sur les indications de Houari, nous nous rendions les jours suivants sur de superbes marais situés le long des rives du chott. Quelle curiosité ! En réalité, il s'agissait de sources artificielles creusées sur une nappe souterraine et qui laissaient échapper une énorme quantité d’eau douce à la surface du sol. Et ça durait depuis suffisamment longtemps pour qu'on soit en face d'une végétation de marais profuse et de nombreuses espèces d'oiseaux, but de notre travail. Ces véritables îles biologiques en pleine région aride étaient des lieux de passage et de halte privilégiées pour de nombreuses espèces. Il suffisait de se poster à un bon point d'observation et de promener inlassablement l'objectif de son télescope. Plaisir garanti. Nous avions traversé un pays pour être là, eux traversaient des continents.
Le troisième jour, en revenant de l'intérieur du marais, à peine réchauffés par nos mouvements, nous aperçûmes à travers le rideau de sable qu’un vent fort faisait tournoyer, la silhouette de Houari, assis au pied d'un talus, immobile et recouvert de sable ! Il était pratiquement endormi, transi de froid. Ce matin là, nous ne nous serions jamais douté que nous allions être exposés brutalement à un vent fort et glacé, en plein mois de juin. Lorsque nous avions quitté la maison de Houari vers sept heures trente, la fraîcheur, saisissante certes, ne présageait quand même pas un froid aussi cinglant. Curiosité climatique dont on ignorait totalement l'origine. Et puis je me suis brusquement rappelé que étions à plus de neuf cent mètres d'altitude, fameux hauts plateaux !
Le lendemain, cap sur El khadra, à cinquante bornes du village, point d’eau perdu au milieu d’un océan de boue salée, une oasis de verdure dans laquelle on apercevait, fuyant, nombre d’oiseaux inattendus. Un agrobate étalait sa belle queue rousse et fauve dans une danse légère. Plus loin, au delà d’un talus, une flopée de sarcelles marbrées se serraient les unes contre les autres. On n’en avait jamais vu autant en un coup et je pense que nous n’en verrons jamais plus autant. le plaisir atteignit son comble lorsque nous entendîmes le cri d’un butor étoilé provenant d’une touffe épaisse de massettes, au milieu du marais. Son incroyable chant, un cri en réalité, retentissait à intervalles de quelques minutes ; une seule poussée, gutturale et profonde, pouvant être entendue à des kilomètres. Unique en son genre, il rappelle cet instrument hindou, également unique en son genre, cette sorte de derbouka produisant un son qui rentre à l’intérieur de lui même. J’en ignore le nom.
Lors de nos déplacements, on ne ratait pas également l’occasion de traquer à la jumelle les oiseaux propres au désert, complètement adaptés aux régions arides. C’est ainsi que l’on tombait, courant sur le sol et s’immobilisant net, ces oiseaux aux noms particuliers tels que le courvite isabelle et le sirli du désert. Mon plaisir fut encore une fois à son comble lorsque un oedicnème criard s’immobilisa dans mon champ et me fixa de son œil anormalement proportionné. En fait, lorsqu’on tombe sur un oedicnème, on voit d’abord son œil !
Mon plaisir me perd dans l’évocation. Sur le chemin du retour, nous faisions un détour pour visiter Sfissifa, littéralement « le petit peuplier », un bosquet de peupliers et quelques palmiers et à côté, une maison en terre et un abreuvoir. Ça devait être une halte pour les voyageurs et les caravanes, mais l’état d’abandon du site montrait bien qu’il avait été déserté depuis bien longtemps. Je me souvenais qu’Isabelle Eberhardt avait fait une halte dans un endroit du même nom et je me plaisais à croire qu’il s’agissait bien de celui-là, histoire de goutter à l’Histoire. Mais il existe plusieurs Sfissifa dans cette zone du désert. La vie de cette femme est en elle même un univers...
Sur le chemin du retour, j’étais encore perdus dans ces pensées lorsque je me rendais subitement compte que nous roulions depuis un peu trop longtemps à l‘intérieur du chott. Si Amar avait choisi d’emprunter une piste fraîche qui le traversait et rejoignait le bitume après quelques kilomètres. On apercevait bien des traces de roues mais plusieurs fois, celles-ci se perdaient dans le terrain saturé d’eau. On roulait donc « à vide » à plusieurs reprises. L’air salé me brûlait les lèvres et je sentis la peau se craqueler au bout d’un moment. Je commençais à me demander sérieusement si nous n’étions pas perdus. Car il n’y avait pas trace d’un seul repère, tout ressemblait à tout. Je pense qu’on a du l’être un moment et que la providence a donné un peu du sien. Soulagés secrètement d’avoir retrouver le bitume, nous nous permîmes le plaisir de faire des arrêts ornitho sur le chemin. Je cochai le cratérope fauve pour la première fois. Ces petits merles, nerveux comme tous les merles, sautillaient autour d’un buisson épineux comme dans une valse légère. En nous rapprochant finalement du village, le jour finissait et l’odeur du désert commençait à envahir l’espace. Une fois le soleil couché, les sons parvenaient étouffés, lointains. Nos âmes se trouvaient à l’unisson avec tout ce qui nous entourait.
Si fatiguant le retour. Près de sept cent bornes avalées d’une traite jusqu’à Alger, après une semaine de travail. Après une courte nuit et une douche providentielle, cap sur Annaba, la tête pleine de rêve !