Nom du blog :
arrakis Description du blog :
petites nouvelles et autres commentaires Catégorie : Blog Société Date de création :
24.09.2007 Dernière mise à jour :
11.06.2008
Dix-neuf heures. Les cafés fermaient les uns après les autres. Le cours de la révolution se vidait progressivement de la foule qui l’envahissait toute la journée. Ceux qui pressaient le pas pour rentrer retrouver leur sécurité croisaient ceux qui se réveillaient définitivement en ces heures. La nuit est faite pour les insatisfaits en tous genres.
Je me trouvais attablé avec un ami à la dernière terrasse, la plus proche du port, à observer ces évènements capitaux d’une nuit urbaine qui commence. En face de nous, l’entrée lumineuse de la Potinière, le restau in chez les rapidement enrichis en mal de reconnaissance sociale. Juste dehors, à quelques dizaines de mètres dans des ruelles sombres, les onze-douze ans s’offraient une envolée au patex.
Mais en cet instant, ce sont justement les affairistes en mal de position sociale que j’enviais. Fichtre ! Qu’elle serait bonne une soirée restau avec de bons amis ! Les cliquetis des couteaux et fourchettes faisant musique au milieu des rires. Mais j’en étais bien loin !
Une paume tendue vers mon visage me ramena brusquement à la réalité.
- rabi'noub, que Dieu pourvoie, dis-je, l’air agacé par ce nième mendiant.
- vous me trouveriez pas une femme avec qui passer la nuit ? Je la paie et tout, vraiment j’aimerai bien passer la nuit avec une femme ! dit le mendiant.
Le pote qui m’accompagnait m’adressa un regard ahuri. Je lui répondis par un regard encore plus ahuri !
- on n’en a même pas pour nous ! Lançais-je !
- dommage, alors que Dieu vous pourvoie également !
Ce salopard se payait en plus ma tête !
Après avoir fumé la moitié du paquet de Rym, quantité équivalente en nicotine et goudrons à cinq paquets de Marlboro fumés à la chaîne, nous nous levâmes pour rentrer, chacun dans sa direction. Il était clair que fauchés et sobres comme nous étions, nous n’allions pas forcer la discussion.
Je traversais les ruelles du marché au blé. Sur un trottoir, des gosses d’à peine dix ans, fouillaient dans une poubelle. Ce genre de scènes devenait de plus en plus fréquentes ! Ca ne présageait rien de bon pour l'avenir. Après avoir longtemps marché, mes jambes devenaient lourdes et douloureuses, mais je n’avais encore trouvé aucun endroit satisfaisant où m’affaler. Il était hors de question que je rentre. Mes angoisses m'attendaient chez moi.
Je traversais les rues, décidant au dernier moment de tourner à droite ou à gauche. Je me retrouvais à la rue du CNRA et je me rendais rapidement compte que mes jambes empruntaient naturellement un chemin connu. Je vérifiai le fonds de mes poches pour voir si je pouvais me permettre d’obéir à ma pulsion et en un rien de temps, j’atterris à l’Aquarium.
L’alcool a cet avantage de calmer les doutes inévitables, et que l’on sait inutiles. Mais je n’en étais pas encore là. Je traversais la grande salle, remplie de clients, essayant de me donner l’air sûr et détaché, mais le mensonge n’est pas passé. Je m’engouffrais vite dans l’arrière salle, le « salon » comme l’indique une pancarte jaunie depuis les années soixante. Je m’affale littéralement dans le coin du bar.
Bonne ambiance. Tout en « calmant » progressivement mes doutes, je m’absorbais dans une vieille et magnifique photographie en noir et blanc, accrochée au mur. Une belle en costume oriental posait. Une européenne apparemment, rentrant dans la peau de l’orient, goûtant au raffinement que montrait son costume et à l’abandon délicieux que suggérait sa pose.
Asma la barmaid commençait à faire un boucan à cause d'un type qui finaudait pour la payer. Brune, cheveux de jais, yeux surlignés de khôl, anneau d'argent au nez et belle à souhait. - "Selim", finit-elle par lui dire très calmement, "payes-moi tout de suite s'il te plaît, parce que si je m'énerve, je risque d'envoyer une bouteille sur ta jolie gueule". Bonne ambiance.